A
la fin septembre, le gouvernement Harper annonçait
des compressions budgétaires en alphabétisation
de plus de 17 millions de dollars. Les réponses des
organisations travaillant en alphabétisation ont aussitôt
fusé. Au Québec, 23 organismes ont formé
la Coalition contre les compressions du fédéral
en alphabétisation. La TRÉAQFP fait
partie de ce regroupement.
Votre
bulletin Saviez-vous que présente la lettre
que la Coalition a fait parvenir au premier ministre du Canada,
Monsieur Stephen Harper.
LETTRE
OUVERTE À MONSIEUR HARPER :
LES COMPRESSIONS FÉDÉRALES EN ALPHABÉTISATION,
UN GESTE INCOMPRÉHENSIBLE, IRRESPONSABLE ET INACCEPTABLE
|
| Coalition
québécoise contre les compressions fédérales
en alphabétisation |
| Signataires
: |
Centrale
des syndicats du Québec (CSQ)
Centre de documentation sur l’éducation des
adultes et la condition féminine (CDEACF)
Coalition des organismes communautaires pour le développement
de la main-d'œuvre (COCDMO)
Collectif pour un Québec sans pauvreté
Collège Frontière
Confédération des syndicats nationaux (CSN)
Fédération des associations étudiantes
universitaires québécoises en
éducation permanente (FAEUQEP)
Fédération des travailleurs et travailleuses
du Québec (FTQ)
Fédération québécoise des
organismes communautaires Famille (FQOCF)
Fondation pour l’alphabétisation
Formation de base pour le développement de la main-d'œuvre
(FBDM) Institut
de coopération pour l’éducation
des adultes (ICEA)
Laubach Literacy Canada-Quebec / Literacy Volunteers
of Quebec (LLC-Q/LVQ)
Mouvement québécois des adultes en formation
(MQAF)
Option consommateurs
Quebec English Literacy Alliance (QELA)
|
Quebec
Literacy Working Group (QLWG)
Regroupement des comités logement et associations
de locataires du Québec (RCLALQ)
Regroupement des groupes populaires en alphabétisation
du Québec (RGPAQ)
Relais-femmes
Table des responsables de l’éducation des
adultes et de la formation professionnelle des commissions
scolaires du Québec (TREAQFP)
The Centre for Literacy of Quebec
Y des femmes de Montréal
|
| Le
25 septembre dernier, votre gouvernement a déclaré,
pour l’année 2006, un surplus budgétaire
de 13,2 milliards de dollars. Dans un même souffle,
vos ministres Jim Flaherty et John Baird ont annoncé
des compressions de 17,7 millions de dollars dans le Programme
d’apprentissage, d’alphabétisation
et d’acquisition des compétences essentielles
pour les adultes (PAAACEA). Au Québec, cela
signifie, au minimum, la disparition de cinq millions
de dollars par année dans le financement de l’alphabétisation
et de la formation de base.
Monsieur
Harper, sachez que, par ce geste, votre gouvernement
prive les acteurs québécois de l’alphabétisation
— les groupes populaires en alphabétisation,
les commissions scolaires et les organismes nationaux
luttant contre l’analphabétisme —
de moyens financiers essentiels aux activités
de formation, ce qui fragilise tout le réseau
voué à l’alphabétisation
et à l’éducation des adultes. Une
grande partie des sommes octroyées servait par
ailleurs à la sensibilisation et au recrutement
des adultes peu alphabétisés. Vos compressions
auront sans aucun doute un impact négatif majeur
sur leur participation, alors qu’il faut dépenser
une énergie considérable pour les inciter
à entreprendre une démarche d’alphabétisation.
Notez que le réseau dont nous faisons partie
travaille depuis plusieurs années à développer
et à instaurer au Québec une culture d’éducation
tout au long de la vie, concept clé de La
Déclaration de Hambourg, déclaration
internationale de l’UNESCO au bas de laquelle
le Canada a apposé sa signature en 1997!
Le
plus aberrant est d’apprendre que votre président
du Conseil du trésor, monsieur John Baird, considère,
par ces compressions, « couper dans le gras »
et « recentrer les ressources sur les priorités
des Canadiennes et des Canadiens »1
. Ce qui frappe d’abord, c’est bien sûr
l’incroyable manque de respect que constituent
de tels propos envers les millions d’adultes au
Canada qui travaillent avec acharnement à apprendre
à lire, à écrire et à compter
ainsi qu’envers les organismes et les personnes
qui les appuient dans leur démarche. Mais au-delà
de cela, ces propos révèlent surtout une
ignorance inquiétante quant à la nature
et à l’étendue du problème
de la faible littératie et un manque total de
vision à long terme quant à l’effort
nécessaire pour régler ce problème.
Le parti pris de votre gouvernement en faveur d’initiatives
exclusivement pancanadiennes au détriment de
celles locales et régionales démontre
une fois de plus votre totale méconnaissance
du dossier et de la réalité de chacune
des provinces.
En
affirmant enfin que la priorité doit être
donnée à l’alphabétisation
des enfants au détriment de l’alphabétisation
des adultes2 , M. John Baird achève
de nous convaincre de la piètre lecture que votre
gouvernement fait du problème de l’analphabétisme.
Pour quiconque s’intéresse de près
ou de loin à l’alphabétisation,
cette affirmation ne fait aucun sens. La littératie
des parents et celle des enfants ne sauraient être
dissociées : le niveau de littératie des
parents ayant un impact majeur sur l’alphabétisation
de leurs enfants! Les données de l’Enquête
internationale sur l’alphabétisation et
les compétences des adultes (EIACA) de 2003 viennent
confirmer ce fait, ce que souligne également
l’Institut de la statistique du Québec
: « L’amélioration de la littératie
est un processus intergénérationnel. En
d’autres termes, une scolarisation plus grande
de la part des parents aurait des répercussions
positives sur les compétences de base des générations
successives »3 . Abandonner les parents
aura donc comme conséquence directe d’augmenter
le nombre d’enfants ayant un faible niveau de
littératie, ce que votre président du
Conseil du trésor affirme justement vouloir éviter.
|
| Est-il
nécessaire de vous rappeler, Monsieur Harper, l’importance
que revêtent l’alphabétisation et la
formation de base pour tout citoyen quel que soit son
âge? L’alphabétisation constitue le
moteur essentiel du développement social et économique
de tout pays et la base préalable à toute
formation plus poussée. Celui qui fait le choix
d’y investir, en ressort plus riche. Selon Statistique
Canada, une augmentation aussi minime que 1 p. cent du
taux moyen d’alphabétisation entraînerait
un accroissement de 18,4 milliards de dollars du produit
intérieur brut4 . À l’inverse,
rogner sur les investissements en alphabétisation
et en formation de base aura un effet catastrophique sur
l’économie et la société canadiennes.
« La capacité des entreprises et des pays
de profiter des possibilités dans la nouvelle économie
dépend, entre autres choses, des connaissances
et des compétences de la population, notamment
de la compétence de base qu’est l’alphabétisme
»5 .
De plus, comment pouvez-vous affirmer
que l’alphabétisation ne fait pas partie
des priorités du Canada, alors même que
l’EIACA révèle que 48 p. cent des
Canadiennes et Canadiens de 16 ans et plus ont un niveau
de littératie inférieur au seuil jugé
souhaitable pour fonctionner dans notre société
et accomplir leur potentiel6 ? Au Québec,
ce taux s’élève à plus de
54 p. cent, ce qui représente environ trois millions
d’adultes de 16 ans et plus, parmi lesquels on
compte 1,3 million de personnes ayant de très
grandes difficultés avec la lecture. On pourrait
croire que ces chiffres suffisent à vous faire
comprendre l’urgence d’investir en alphabétisation…
Statistique Canada affirme d’ailleurs que ces
données « ne laissent aucun doute quant
à l’importance dans le Canada d’aujourd’hui
du défi de la littératie »7
. Il semble malheureusement que vous soyez, Monsieur
Harper, d’un autre avis. Il serait bien que vous
nous expliquiez pourquoi…
Le travail fait par les différents
organismes impliqués en alphabétisation
donne des résultats, en particulier au Québec,
et l’argument d’inefficacité que
votre gouvernement invoque est fallacieux. L’amélioration
du niveau de littératie dans la population québécoise
est possible grâce à l’implication
des réseaux de l’éducation, mais
également à celle d’autres acteurs
sociaux qui unissent leurs efforts dans des domaines
tels la sensibilisation, la prévention, la recherche
et la diffusion de ses résultats, le perfectionnement
des formatrices et des formateurs, l’alphabétisation
en milieu de travail et auprès des familles,
etc. Or c’est précisément dans cette
diversité garante des progrès réalisés
au Québec que vous coupez en prétendant
« couper dans le gras ». Ces coupures menacent
la survie d’organismes et de programmes ayant
fait leurs preuves et, par là, portent directement
atteinte aux Québécoises et aux Québécois
qui ont besoin d’entreprendre une démarche
d’alphabétisation. Pour plusieurs de nos
concitoyennes et concitoyens des autres provinces, tout
particulièrement et plus encore pour les minorités
francophones du Canada, ces compressions peuvent représenter
la disparition complète de ressources en alphabétisation
accessibles dans le milieu. Par le fait même,
vous priverez les citoyennes et les citoyens les plus
vulnérables de notre société des
moyens de participer pleinement à la vie sociale,
économique et démocratique.
Afin d’éviter ce cul-de-sac
dans lequel vous nous dirigez, nous vous demandons,
Monsieur Harper, de revenir sur votre décision
et de maintenir l’intégralité du
financement que votre gouvernement octroyait à
la lutte contre l’analphabétisme au Canada.
Soyez assuré que nous prendrons tous les moyens
à notre disposition pour vous démontrer
les impacts désastreux de cette décision
sur les efforts d’alphabétisation et pour
obtenir le retrait de ces compressions.
|
| |
| 1
Mettre
l’emphase sur les priorités des Canadiennes
et des Canadiens. Document d’information
– Gestion efficace des dépenses. 25 septembre
2006. http://www.tbs-sct.gc.ca/media/nr-cp/2006/0925_f.asp
2 PEDWELL, Terry. « Literacy groups:
Cuts will set adult learning back decades » :
Canadian Press, 4 octobre 2006. Et Presse Canadienne.
« PM’s wife promotes literacy as husband
cuts funding », 28 septembre 2006.
3 ISQ (2006). Développer nos compétences
en littératie : un défi porteur d’avenir.
Rapport québécois de l’Enquête
internationale sur l’alphabétisation et
les compétences des adultes (EIACA), 2003,
Québec, p. 89.
4 Dans ALTY, Michael, GARANT, Julia et Mathew
WHYNOTT. 2005. Programme d’action mondial
pour la jeunesse, 10 ans plus tard. Rapport final
de la Délégation de jeunes Canadiens.
60e session, Assemblée générale
des Nations unies. p. 22.
5SHALLA, Vivian et Grant SCHELLENBERG
(1998). Enquête internationale sur l’alphabétisation
des adultes. La valeur des mots : alphabétisme
et sécurité économique au Canada,
Ottawa, ministère de l’Industrie, p. 54.
6 Ces chiffres représentent
les adultes classés aux niveaux 1 et 2 de l’Enquête
internationale sur l’alphabétisation et
les compétences des adultes (EIACA, 2003).
Selon les critères mêmes adoptés
par l’Organisation de coopération et de
développement économiques (OCDE), les
personnes en deçà du niveau 3 ont des
capacités insuffisantes pour fonctionner adéquatement
dans une économie du savoir.
7 STATISTIQUE CANADA. Miser
sur nos compétences : Résultats canadiens
de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation
et les compétences des adultes, Ottawa, 2003,
p. 111.
|
|